Ève RUGGIÉRI, productrice d'émissions de télévision et de radio, productrice de festivals,

animatrice et écrivaine.

Ève Ruggiéri,

Productrice d'émissions, de festivals, animatrice et écrivaine..

Ève Ruggiéri est sur France Inter de 1979 à 1988. Sur France 2, ensuite, elle présente Musiques au cœur. Les mélomanes apprécient ses talents de conteuses depuis 14 ans sur Radio Classique.

  • Quel regard, et quelle écoute surtout, portez-vous sur la période actuelle, de la pandémie avec le confinement,  à la vie culturelle qui s’annonce sinistrée tout cet été ?

Je pense que le public n’est pas conscient de la fragilité de nos métiers et du manque de protection de nos structures. J’ai moi-même une société qui produit des festivals. Tout se fabrique au moins un an, sinon deux, avant les évènements. Cette année du fait de la crise, tout le travail préparé en amont est terriblement fragilisé. Il nous reste l’espoir de pouvoir en sauver quelques uns, en décalant les dates en septembre voire même au printemps prochain. Mais beaucoup d’engagements qui étaient pris avec les artistes ont dû être dénoncés, et eux n’ont droit à rien.

  • Il y a aussi le cas des artistes, hormis les festivals, qui avaient des disques en préparation, et les budgets manquent du fait de la crise économique.

Il y a le cas, parmi d’autres, du pianiste français François Chaplin qui allait entrer en studio pour enregistrer l’intégrale des valses de Chopin, et qui lance un appel au secours, une souscription pour que la production  de son CD soit viable. D’autant qu’aujourd’hui l’industrie du disque est gravement malmenée. Les jeunes gens n’achètent plus de disques, ils consomment la musique par internet, essentiellement avec leurs smartphones.

Et puis il y a l’image …  Elle compte beaucoup ! Les gens choisissent en fonction de la photo sur la pochette, de la présentation. Certaines cantatrices seront perçues comme trop grosses ! Les maisons de disques n’échappent pas à ce phénomène, elles privilégient  plutôt des artistes qui portent beau, qui présentent une belle image à la télé, en vidéo ou sur le web … Heureusement le monde de la musique classique est moins touché par cette dérive: les amateurs qui achètent encore des CD ne font pas majoritairement partie du public jeune.

Mais tout de même, l’industrie conduit le public à la facilité …  Il y a cette pratique de proposer des «compilations», les maisons de disques rééditent leurs archives, comme par exemple le meilleur de Mozart ! C’est commercial, le système est à la recherche d’un succès facile assuré ! Mais où est la création pour de nouvelles lectures, de nouvelles interprétations du répertoire ? Comment est  diffusé et rendu public le travail des compositeurs d’aujourd’hui ? Mozart lui-même écrivait et jouait sa musique : c’était de la musique contemporaine, celle de son temps.  

Aujourd'hui, quelle place pour la musique contemporaine ? C’est pathétique… On n’entend jamais ce type d’œuvres à la télévision.

Quand je suis arrivée à Paris à l’âge de 20 ans, on donnait des concerts de musique contemporaine à Chaillot, on y découvrait beaucoup d’œuvres de la scène italienne  ou de la musique répétitive. C’était archi plein !  Il n’y a plus de curiosité, tout n’est que budgétaire, et encore plus  au sortir de cette crise. C’est toujours dans le budget de la culture qu’on pioche … On est dans une société où l’argent et le marketing, la publicité, la présentation, passent avant tout, et par internet…

  • Le web qui a permis à de nombreux artistes tout de même, durant le confinement, de conserver un lien avec leur public …

Oui,  ils ont même donné bénévolement des concerts depuis chez eux pour que la musique ne s’interrompe pas comme Renaud et Gautier Capuçon ou bien d’autres … Les musiciens ne sont pas des fonctionnaires. Je n’ai évidement aucun mépris pour les fonctionnaires, mais quand vous travaillez dans un bureau, si vous êtes en confinement vous pouvez travailler comme ça s’est fait depuis chez vous : le cœur de métier ne vous manque pas autant que pour les artistes.  Un musicien est fait pour jouer, un chanteur pour chanter, et dans ces circonstances il se retrouve amputé de cette fonction qui est vitale.

Maintenant il leur faut, comme tout le monde, redémarrer leur activité, mais les budgets manquent …  Évidement il y a des priorités, les personnels de santé méritent d’être mieux traités, mais la culture aussi. Depuis Jack Lang qui avait réussi à avoir un budget raisonnable, les nombreux ministres de la culture qui ont suivi ne sont plus à l’aise. Je vais parfois moi-même porter la bonne parole dans des conservatoires ou des collèges, ils n’ont même pas de piano. La culture est oubliée !

  • Cet été, avec le peu de festivals qui pourront être organisés la musique sera sans doute encore moins présente sur les antennes radio et télé ?

En ce qui me concerne en tous cas, je ne ferai que quelques apparitions. Avant même la crise, j’avais décidé d’arrêter mes collaborations. J’étais venue avec un contrat d’une année à Radio Classique, j’y suis restée 14 ans avec tant de plaisir, c'est une équipe, des gens charmants. J'y ai eu toute liberté et j'y ai retrouvé le plaisir que j'avais connu à France Inter !  Maintenant j'ai décidé d'arrêter. Alors c’est vrai qu’on m’entend ou qu’on me voit toujours, mais ce sont des rediffusions; je ne vais pas mourir accrochée à mon micro ! Même si dans le même temps on me dit que c’est bien que j’arrête mais qu’on a encore besoin de moi quand même ! A la rentrée je ferai peut-être encore de nouveau quelques papiers par ci par là …

  • Les festivals pour la plupart n’auront pas lieu, il y aura peu d’émissions en radio et en télé …

Plusieurs en tous cas sont reportés, à la rentrée. Le Festival de Saint Malo que je produis avec Radio Classique, ou Giverny avec le pianiste Mickael Rudy ….

 

Au mois d’Aout je ferai pour Pierre Cardin au château du Marquis de Sade une programmation avec Gérard Depardieu sur des textes de Barbara, ou encore un ballet que crée Marie-Claude Pietragalla.

  • La crise du coronavirus aura précipité les évolutions que l’on sentait depuis plusieurs années ?

L’argent c’est encore et toujours le nerf de la guerre. Pour l’instant, à Paris comme en Région,  les collectivités locales comme les mécènes sont exsangues. Finalement c’est bien pire aujourd’hui que ce que nous avions pu imaginer pendant la période du confinement. Ça a duré un peu plus de 2 mois, on pensait que ça allait reprendre, mais c’est bien pire que ce qu’on pouvait craindre. Il va falloir repartir comme en guerre et ce sera difficile. Le Président n’a pas eu tord: nous vivons effectivement une situation de sortie de guerre. Ce qui sera positif je l’espère, comme ça l’a été pour les personnels de santé, c’est que le public réalise à quel point les artistes sont indispensables pour notre société. Comment vivre sans musique ? On ne peut même pas l’imaginer tellement nous sommes habitués à sa présence dans nos vies. Du jour au lendemain, plus de concerts, plus de festivals, plus de grandes fêtes, plus de CD …

  • Vous sortez de cette période dans quel état d’esprit ?

Je suis toujours confiante, par nature. Lorsque c’est difficile, j’ai envie de me battre, et je ne suis pas la seule. Ce n’est pas le moment de baisser la tête. J’espère simplement que les instances dont nous dépendons auront conscience qu’il faut prendre en compte les besoins et les attentes des artistes et de ceux qui les aident.

Du coté du mécénat, il faut peut-être donner un petit peu moins pendant un temps, mais continuer à donner.

En cela, l’initiative du pianiste François Chaplin qui en appelle à la générosité pour produire son enregistrement est un exemple parmi d’autres qui nous conduit, tous, à une nécessaire réflexion, et surtout à l’action. 

Le pianiste François Chaplin lance un appel pour aider à la production de son disque de

l’intégrale des Valses de Chopin chez le label Aparté.

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le 28 juin 2020.

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