Il y a des gestes qui racontent un monde, la déprogrammation en fait partie.
Un geste d’antan,
presque muséal,
témoin d’un temps où la radio façonnait les goûts,
hiérarchisait les carrières,
décidait de ce qui méritait ou non d’être écouté.

Cette semaine,
ce geste a ressurgi.
Il porte un nom : Patrick Bruel.
Figure familière,
presque patrimoniale,
récemment encore classé parmi
les chanteurs préférés des Français.
Le voilà banni, compte tenu des accusations qui se multiplient.
Aucune mise en examen,
aucun procès.,
aucune décision judiciaire ...
Mais manifestation au théatre parisien ou il joue,
annulation de sa tournée,
et même de sa participation aux Enfoirés :

"Compte tenu des circonstances,
j’ai décidé de ne mettre aucune ni aucun d’entre vous
dans un quelconque embarras.
J’espère vous retrouver
lorsque la justice aura prouvé mon innocence".
Alors ,
certaine radios appliquent un principe
de “prudence éditoriale”.

Avant-hier,
le 27 mai,
RFM annonce réduire sa diffusion.
Un communiqué bref,
presque pudique
mais les chiffres, eux, sont plus explicites :
- 42 % de diffusion en sept jours.
D’autres radios suivent :
-25 à - 35 %.
Ses titres sont “gelés”,
comme on cache un livre dans une bibliothèque
dont on ne sait plus s’il faut le mettre en avant
ou le ranger en réserve.

A la TV,
Nagui annonce écarter Bruel et ses chansons
de sa quotidienne "N'oubliez pas les paroles " sur France 2 ...
Le point de vue du producteur Arthur,
ce matin sur BFM :
Mais ce qui frappe,
ce n’est pas tant la décision
que le décalage culturel qu’elle révèle. Le public n’écoute plus comme avant, car pendant que les radios coupent,
les plateformes montent :
entre le 20 et le 28 mai,
cette semaine même de la déprogrammation,
Bruel progresse :
Spotify : +3,8 %,
Deezer : +4,2 %,
Apple Music : +2,9 %,
YouTube : +5,1 %,
Shazam : +6 %.
Le pic d’écoutes intervient 48 heures après l’annonce de RFM.
Comme si la déprogrammation
avait servi de bande-annonce involontaire !
Avec des titres
qui peuvent être réinterpretés
alors que la star est accusée d'abus sur des mineures ...
Mais quand la radio coupe,
désormais le public clique.
Et Bruel remonte !
Ce renversement n’est pas qu’un fait divers médiatique,
c’est un changement anthropologique :
la manière d’écouter la musique n’est plus la même.

Autre cas révélateur,
celui de Slimane :
A l’automne 2024,
deux techniciens du Cupidon Tour portent plainte.
L’une sera classée sans suite,
l’autre requalifiée en harcèlement moral.
Un an plus tard,
le chanteur est condamné à 10 000 €, dont 3 000 avec sursis
.Entre les plaintes et le verdict,
plusieurs radios réduisent sa présence :
– 25 à – 35 %, retrait des playlists fortes.
Mais sur les plateformes
la consultation de ses titres sur Spotify comme sur Deezer
est restée stable.
YouTube a même constaté :
+7 % lors des pics médiatiques.
Et la semaine dernière,
un simple passage dans The Voice a suffi :
Slimane est revenu en haut de l’affiche,
comme si la radio n’avait plus le pouvoir de le retenir...
D’autres cas ?
Décembre 2024 :
Zaho de Sagazan critique Cyril Hanouna.
Les radios du groupe Bolloré réagissent :
– 70 % de diffusion.
Spotify, lui, enregistre +18 %.
En Belgique,
Angèle accusée de trop en faire
sur son soutien aux combats lgbt+ subit une “censure douce” :
– 35 % de diffusion radio.
Mais elle reste dans le top 10 streaming !

Parce qu’un chiffre dit tout :
78 % des Français écoutent désormais la musique via streaming.
La radio ne pèse plus que 12 % chez les moins de 35 ans.
Selon l’étude annuelle de l’Arcom en 2025
40 % des Français ont accès à au moins une offre audio payante,
avec une forte adoption chez les 15-24 ans.
Les plateformes comme Spotify, YouTube Music ou Amazon Music
confirment leur place dans les habitudes d’écoute.

Une large partie du public
est devenue son propre programmateur !
Les radios peuvent encore envoyer un signal moral,
encore se protéger,
peuvent encore dire :
“Nous prenons nos distances.”
Mais elles ne peuvent plus décider pour le public,
effacer un artiste,
contrôler l’écoute.
Archive de la RTBF en 1990
Patrick Bruel :
Bruel est aujourd'hui contraint au retrait
mais s'adresse en réalité toujours à son public,
qui peut trouver une seconde lecture à certains de ses textes.
Comme s'il s'adressait à lui ,
compte tenu des circonstances
et des accusations
auxquelles il faudra bien qu'il fasse face !
Parce qu’en 2026,
le public contourne les playlists.
Il écoute ce qu’il veut,
quand il veut,
où il veut.
Il n’attend plus qu’une antenne lui dise quoi aimer :
il est devenu son propre programmateur.
Et Bruel, cette semaine,
en est la preuve éclatante.
Thierry Mathieu
e-crossmedia
Le 29 mai 2026.
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